«Parasites sensationnalistes»

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« Parasites sensationnalistes » : c’est l’expression utilisée par un juge de la Cour supérieure de l’Ontario au sujet des artisans d’un reportage de l’émission d’enquête The Fifth Estate de 1996. Les « cibles » : Santé Canada, la mal aimée, et un médicament, la nifédipine. Les dommages collatéraux : deux médecins qui n’avaient rien à se reprocher, dont la carrière a été ruinée. Le « documentaire » en question n’aurait pas résisté à une analyse déontologique minimalement sérieuse. Pourtant, notre vénérable CBC a persisté et défendu son « travail » à la vie à la mort devant les tribunaux. Voilà un morceau d’anthologie qui mérite qu’on s’en souvienne. Il témoigne avec éloquence de techniques journalistiques qui n’ont pas disparu, et qui nous rappelle que la prudence, voire un regard critique, sont toujours de mise à l’égard des médias.

Le 27 février 1996, l’émission The Fifth Estate, qui se voit comme la crème de la crème du journalisme d’enquête au Canada, révélait en primeur qu’un médicament utilisé pour gérer la tension artérielle avait vraisemblablement causé la mort de milliers, et même de dizaines de milliers de patients. Selon le reportage, Santé Canada était parfaitement au courant des dangers associés à la nifédipine depuis 15 ans, ce que démontraient des documents « secrets » apparemment obtenus par les journalistes. Le reportage s’appuyait sur le témoignage d’une lanceuse d’alerte, une scientifique qui avait travaillé de longues années à Santé Canada, qui connaissait les rouages de l’organisation et qui témoignait à visage découvert.

Mais pour le cardiologue Martin Myers, les choses ne s’arrêtaient pas là. Il avait donné plus de quatre heures d’entrevue aux journalistes. Et il était en vedette dans le reportage. À son étonnement complet, il était présenté comme ayant participé à un « cover-up » dont il ne savait rien, pour l’excellente raison qu’il n’existait pas. Les téléspectateurs comprenaient que Myers était incompétent, malhonnête, qu’il faisait passer les intérêts des compagnies pharmaceutiques avant la vie humaine. Un autre spécialiste, attaché à l’Institut de cardiologie d’Ottawa, Frans Leenen, subissait un sort semblable. Il était « allé en croisière sur le Nil aux frais de fabricants de drogues mortelles ». La vie et la carrière des deux hommes ont immédiatement basculé. Le lendemain, ils étaient devenus des pestiférés, interpellés dans les corridors, pratiquement accusés de meurtre[1].

La nifédipine est toujours là. Elle figure sur la liste des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il n’existait ni « cover-up », ni documents secrets ni corruption. Le public était vraisemblablement devant un des pires « reportages d’enquête » jamais produits au Canada.

La nifédipine est un bloqueur des canaux calciques (BCC), une classe de médicaments utilisée dans le traitement de l’angine et de l’hypertension. En circulation au Canada depuis 1981, la nifédipine existe sous deux formes : la formulation la plus courante, à libération progressive, et une autre version, moins utilisée, à action immédiate. Selon la dose, le patient et le contexte, cette dernière peut entraîner des chutes de pression rapides[2].

En août 1995, une étude publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) par un professeur Psaty, de l’Université de Washington, suggérait que les BCC à action immédiate, surtout à haute dose, semblaient augmenter de 60 % le risque relatif de crise cardiaque chez certains patients (le risque absolu passait de 0,01 % à 0,016 %)[3]. Tout le monde ne s’entendait pas sur les conclusions à tirer de ces résultats, mais personne n’était surpris. Les BCC soulevaient déjà des questions de ce genre. De nombreuses études allaient dans le même sens, d’autres sont venues plus tard. Il y avait consensus à l’effet que les BCC commandaient la prudence. 

Prenant acte de cette nouvelle étude, Santé Canada a pris la décision de former un comité scientifique pour se pencher de nouveau sur la question et lui faire des recommandations afin de déterminer s’il fallait changer les lignes directrices s’appliquant aux BCC. Elle a fait appel pour le présider au Dr. Frans Leenen, directeur de l’unité d’hypertension de l’Institut de cardiologie d’Ottawa. Leenen ne pouvait se douter que ce mandat allait changer le cours de sa vie de manière drastique, mais il maîtrisait parfaitement la question. Il avait d’ailleurs rédigé un article sur les BCC qui allait être publié en janvier 1996 dans le American Journal of Hypertension, dans lequel il écrivait que la nifédipine à action immédiate pouvait être dangereuse pour certains patients. 

Le fond de la question était complexe, mais aucunement mystérieux. Le 1er septembre 1995, d’ailleurs, l’histoire, racontée en détail, faisait la une du New York Times[4] alors que le National Heart, Lung and Blood Institute signalait que la formule à action immédiate devait être utilisée avec prudence, voire pas du tout. Les patients qui en prenaient étaient cependant encouragés à ne pas cesser de le faire sans d’abord parler à leur médecin. Le journaliste mentionnait que près de 88 millions d’ordonnances avaient été émises l’année précédente pour des BCC, dont deux millions pour la nifédipine à action immédiate.

Leenen a déposé les recommandations de son comité auprès de Santé Canada en novembre. « Notre consensus est à l’effet que la nifédipine à action rapide ne doit pas être utilisée dans la gestion générale des maladies coronariennes, et que si un BCC est nécessaire, seule la formulation à libération progressive doit être utilisée » [5]. Le comité réitérait donc les précautions à prendre avec la formule à action immédiate, à n’utiliser qu’en des circonstances précises, mais estimait qu’il n’y avait aucune raison de modifier les lignes directrices en place, notamment quant à l’usage de la formule à libération progressive. Ces conclusions n’avaient rien d’étonnant et elles étaient en phase avec une mise en garde expédiée aux médecins canadiens plus de six mois auparavant, cosignée par Leenen et quatre autres médecins. Cette lettre avait été écrite après la publication des résultats préliminaires du Dr. Psaty.

L’affaire, épique, commence pour de bon en janvier 1996, alors que Leenen est contacté par un recherchiste de l’émission d’enquête The Fifth Estate au prétexte de solliciter ses lumières sur les BCC en général. En réalité, le reportage en préparation allait porter sur la nifédipine. Inconscient de ce qui le guettait, Leenen a accordé une longue entrevue et a fourni aux journalistes une copie de son article, qui était sur le point d’être publié. Il a expliqué que les BCC ne devaient pas être utilisés comme thérapie de première ligne et qu’ils ne devaient être mis en jeu que lorsque d’autres stratégies s’avéraient inefficaces. Ce qui correspondait à la position adoptée par tous les médecins qui ont participé au reportage. La position de Leenen était en phase avec le consensus scientifique courant.

Dans le reportage, la CBC suggérait que la nifédipine avait vraisemblablement tué des milliers de personnes, que Santé Canada avait été négligente à son sujet et que la communauté médicale, toujours aux ordres de Big Pharma, fermait les yeux. Leenen était dépeint comme l’archétype de ces médecins corrompus, inféodés à l’industrie. Un autre membre du comité qui avait travaillé sur les recommandations de l’automne précédent, Martin Myers, un cardiologue de Toronto, subissait le même sort. Les propos des deux médecins, savamment saucissonnés et sandwichés, avaient été totalement dénaturés. Grâce entre autres à un montage créatif, la posture qu’on leur attribuait était l’inverse de ce qu’elle était en réalité.

L’histoire était sans fondement. Comme on l’a mentionné plus haut, la nifédipine est toujours en circulation dans ses deux formulations et elle figure dans la liste des médicaments essentiels de l’OMS. 

Leenen et Myers, en état de choc, ont demandé des excuses publiques et réclamé des dommages de 10 000 CAD et 25 000 CAD respectivement. La CBC, en mode « we stand by our story », a refusé tout net. L’affaire, qui aurait pu et dû se régler en trois coups de cuiller à pot, s’est transportée vers les tribunaux.

Le reportage avait été proposé à The Fifth Estate par Nicholas Regush, un ancien journaliste de The Gazette, à Montréal, critique connu de Santé Canada et de l’industrie pharmaceutique. Regush n’avait jamais travaillé avec la CBC. Celle-ci a acheté son idée pour 16 500 CAD, lui a assigné des collaborateurs, notamment la journaliste Trish Wood, un recherchiste et un superviseur, David Studer. L’équipe a travaillé sur le projet pendant plus de quatre mois. Regush avait intitulé son projet « Le pire désastre au Canada en matière de médicaments ». Le reportage a plutôt été intitulé The Heart of the Matter.

La thèse du reportage reposait dans une très large mesure sur le témoignage d’un médecin, Michelle Brill-Edwards, présentée par Regush comme une lanceuse d’alerte. Brill-Edwards avait été à l’emploi de Santé Canada et pouvait donc se poser en témoin légitime de ce qui s’y passait. Ce que le reportage ne mentionnait cependant pas, c’est qu’elle avait quitté Santé Canada en mauvais termes, après des années de relations tendues et après qu’on lui eut refusé une promotion. C’était donc une source qui avait possiblement des comptes à régler, de celles dont les journalistes doivent se méfier. Au contraire, son témoignage, monté en épingle, non corroboré, a constitué la pierre angulaire de la charge contre la nifédipine, Santé Canada et Big Pharma. Leenen et Myers, piégés, avaient été désignés méchants de service.

Le juge Douglas Cunningham, qui a traité le dossier Leenen, a minutieusement autopsié le reportage[6]. Il a établi sans difficulté qu’il était farci de demi-vérités, de passages trompeurs, de citations tronquées et présentées hors contexte, et qu’il contenait une bonne dizaine de faussetés pures et simples[7]. De plus, technique connue, mais malheureusement populaire, en avaient été supprimées toutes les informations qui contredisaient la thèse de Regush et auraient rendu le reportage impubliable si elles avaient été présentes. 

Le juge a écrit : « Au vu de toutes les informations dont disposait la CBC au moment de la diffusion, elle connaissait ou aurait dû connaître les opinions très prudentes du Dr. Leenen sur l’utilisation des BCC. De plus, sa lettre du 4 avril 1995 ne faisait que réitérer les déclarations faites aux États-Unis par les agences concernées et par le Dr. Psaty lui-même. Le message était clair : ne changez pas les stratégies de traitement qui fonctionnent et suivez les directives [de la Société canadienne d’hypertension artérielle] ». La lettre a plutôt été décrite par la CBC comme « une critique assez virulente du travail des médecins qui ont étudié les médicaments à action immédiate et la façon dont ils pourraient poser problème et une minimisation des critiques des BCC » alors qu’elle disait simplement « il est prématuré d’utiliser cette information [l’étude de Psaty] pour modifier les stratégies de traitement jugées sûres et efficaces pour l’hypertension ». En d’autres termes, le contenu de la lettre avait été tellement déformé qu’une vérification de bonne foi aurait tout de suite identifié le problème.

Leenen apparaissait dans le reportage au bout de 24 minutes pendant lesquelles on avait dressé le décor pour lui. Trish Wood avait longuement décrit un médicament douteux qui avait été utilisé par des milliers de Canadiens. Elle avait aussi présenté Brill-Edwards, qui avait déclaré : « Les chiffres sont effarants… normalement une centaine ou un millier de décès, c’est déjà un problème, mais là on parle de dizaines de milliers, peut-être plus ». Lorsque Leenen a ouvert la bouche, la cause était déjà entendue, il ne pouvait que s’enfoncer dans le marécage qu’on avait préparé pour lui.

Le reportage était présenté comme une « enquête dérangeante dans les documents secrets de Santé Canada, avec l’aide de la lanceuse d’alerte qui sait ce qu’ils contiennent ». Ces documents « secrets » comportaient, selon les journalistes, des informations particulièrement choquantes, à l’effet qu’on savait depuis longtemps que le médicament était problématique. Ce qui était surtout problématique, c’est que le procès a établi que de tels documents n’existaient pas[8].

Il faut se méfier lorsqu’on entend ou qu’on lit des mots comme « dérangeant » ou « troublant » dans un reportage, ou encore que celui-ci « soulève des questions ». Un voyant lumineux devrait s’allumer dans notre esprit. C’est le signe, dans bien des cas, que le journaliste protège ses arrières. Il est en train de dire, au fond, qu’il serait incapable de faire la preuve de ce qu’il avance si on le lui demandait, mais il l’avance quand même, parce que ce serait tellement croustillant si c’était vrai. Au fond, il spécule, il patauge.

Regush n’avais pas lésiné sur la mise en scène. Brill-Edwards avait été filmée regardant des oiseaux par la fenêtre avec sa fille, Myers et Leenen avaient été pris en embuscade et dépeints comme « malhonnêtes, négligents, insouciants, sournois et stupides ». Comme l’écrira plus tard une journaliste du Globe and Mail, « there was no clip of Leenen or Myers watching birds »[9].

Le juge a examiné l’intégralité de l’interview accordée par le Dr. Leenen, pas seulement les extraits diffusés, avant d’écrire : « Par un montage sélectif et soigneux, la CBC a réduit ses réponses prudentes et réfléchies au simpliste et au trivial ».

Dans l’affaire Myers, la juge Denise E. Bellamy a conclu qu’aucune « personne juste, ni d’ailleurs aucune personne raisonnable, n’aurait pu en arriver à avoir les opinions sur le Dr. Myers qui ont été transmises dans l’émission, étant donné tous les faits (rapportés et non rapportés) dont disposaient les accusés […] Je trouve que la CBC a considérablement simplifié un débat médical complexe en déformant gravement la position du Dr Myers. La CBC l’a injustement présenté comme un “méchant” dans le débat, a fait croire qu’il avait réalisé que la nifédipine tuait des milliers de patients et qu’il s’en fichait, et qu’il aidait le géant pharmaceutique Bayer à commercialiser une capsule dangereuse au Canada ».

Le juge Cunningham a fait observer qu’on avait négligé de mettre le personnage de Brill-Edwards en contexte, manifestement parce que cela aurait soulevé des questions au sujet de sa crédibilité. Au contraire, elle a été dépeinte comme une héroïque lanceuse d’alerte qui avait démissionné par conscience professionnelle, pendant que les méchants de l’histoire étaient « en croisière sur le Nil » aux frais de Big Pharma (Leenen siégeait sur le comité aviseur d’une compagnie pharmaceutique et avait été invité à présider une séance de travail et à prononcer deux conférences en Égypte).

Omission ahurissante, « le reportage n’a pas expliqué que les études citées, incluant celle de Psaty, étaient basées sur des doses non approuvées et utilisées hors indication » — un fait qui à lui seul aurait dû faire s’écrouler le reportage. Et le juge d’observer également un autre gigantesque problème : « Aucun représentant d’une organisation nord-américaine de premier plan impliquée dans le traitement et l’étude de l’hypertension n’a été interrogé ». Enfin, on notait une autre omission spectaculaire : « Il n’y avait aucune référence dans ce reportage à des audiences publiques de la FDA sur les BCC, tenues moins d’un mois avant la diffusion, dont les conclusions ont été rapportées entre autres par le réseau de télévision ABC le 26 janvier 1996, à l’effet que les BCC à longue durée d’action n’étaient pas dangereux et pouvaient continuer à être utilisés conformément aux directives […] »

Les retombées du reportage ont été sévères pour les deux médecins. Apostrophés par des patients et leurs familles, littéralement accusés de meurtre, regardés de travers par leurs collègues, Myers et Leenen ont vu leurs projets et leurs perspectives de carrière chamboulés. Le juge Cunningham a conclu que le reportage avait été diffamatoire et dévastateur, qu’il était basé sur un scénario biaisé et répréhensible : « Il n’y a eu aucune recherche de la vérité. La recherche a simplement consisté à trouver les extraits sonores nécessaires pour soutenir la trame de l’histoire ».

Les juges ont accordé 950 000 CAD à Leenen et 200 000 CAD à Myers. Dans la décision Leenen, le juge Cunningham a été cinglant, qualifiant le reportage de répréhensible, cruel, malveillant et les journalistes impliqués de « parasites sensationnalistes » qui « ne devraient pas être autorisés à profiter de l’obsession de la société pour le scandale et à tirer un bénéfice personnel de leurs actions irresponsables ».

Oublions un moment le caractère diffamatoire de l’affaire, et penchons-nous plutôt sur la question fondamentale de l’intérêt public. Le reportage a eu beaucoup d’impact. Les patients prenant de la nifédipine ou d’autres BCC se sont mis à douter de leur médicament et de leur médecin. Certains ont cessé de prendre leur médicament, se mettant en danger, au point où de nombreux experts se sont alarmés. Norman Campbell, le président de la Coalition canadienne pour la prévention de l’hypertension a écrit au Premier ministre du Canada, exprimant son inquiétude : « La dissémination de telles informations a de fortes chances d’avoir un effet néfaste sur la santé publique des Canadiens. Le principal défi, en matière de contrôle de la pression artérielle, c’est de s’assurer que les patients respectent le traitement »[10].

Cela ne semble pas avoir pas ému la CBC, mais la loi ne lui fut finalement d’aucun secours. Les deux juges n’ont fait qu’une bouchée de toutes les défenses possibles et imaginables, et ont exposé au grand jour ce qui était avant tout un champ de ruines éthique. Le juge Cunningham, notamment, a démontré que les positions des deux médecins avaient été grossièrement déformées. Il a qualifié le reportage de fabrication contraire à l’intérêt public, résultant d’une adhésion absolue à une trame narrative tordue et biaisée, où la plupart des « faits » invoqués étaient faux.

Mais la société d’état, qui se voit comme le phare au sommet de la colline déontologique, a été incapable de constater que son reportage était de la bouillie pour les chats. La CBC a fait appel, après avoir perdu dans les deux causes. Et elle a frappé un mur. La Cour d’appel a signalé que la CBC, même en appel, a refusé de reconnaître quelque problème que ce soit et n’a montré aucun signe de regret ou de remord. Elle a confirmé à l’unanimité les décisions de première instance, sauf en ce qui concerne un constat de malveillance dans le dossier Leenen. Et les juges ont augmenté les dommages payables au Dr. Myers à 350 000 CAD[11]. Insatisfaite, détentrice de la vérité, la CBC s’est dirigée vers la Cour suprême. En 2002, lorsque celle-ci lui a sagement fermé la porte au nez, la CBC s’est dite « déçue ». Selon elle, « ces deux causes soulevaient d’importantes questions en matière de liberté d’expression, de diffamation et de capacité des médias de traiter des enjeux d’intérêt public ». Ce qui, je pense, peut s’interpréter comme signifiant : nous avons raison et nous n’en démordrons jamais, les juges n’ont rien compris, nous décidons de ce qui est vrai et de ce qui est faux, nous n’avons de comptes à rendre à personne. Au bout du compte, le coût pour les contribuables canadiens, dans cette affaire, a vraisemblablement dépassé les trois millions de dollars.

Cette histoire est vieille, je sais. Mais le problème qu’elle illustre demeure d’actualité. J’en parle dans Intox[12], il découle d’un paradigme d’enquête mal fondé : le journaliste part d’une réponse, d’une conclusion, et son « enquête » consiste à chercher des informations confirmatoires. Il faut alors craindre la « vision tunnel », c’est-à-dire les méfaits du biais de confirmation. Les choses semblent « corroborées » parce que les informations contradictoires sont ignorées. Les véritables enquêtes partent d’une question, d’une hypothèse, et consistent à démêler le vrai du faux.

À lire ici : Margaret Wente (en 2000) et Gayle MacDonald (en 2001) ont bien résumé l’affaire Leenen/Myers.


[1] Wente, M. « Two doctors, the CBC and a judgment », Globe and Mail, 13 mai 2000 ; MacDonald, G. « CBC on trial », Globe and Mail, 28 juillet 2001.

[2] J’ai consulté un spécialiste de l’Institut de cardiologie de Montréal pour rédiger ce texte. S’il se reconnaît ici, je lui réitère mes remerciements.

[3] Psaty, B. M. et al. « The risk of myocardial infarction associated with antihypertensive drug therapies », Journal of the American Medical Association, 1995.

[4] Altman, L. K. « Agency Issues Warning for Drug Widely Used for Heart Disease », New York Times, 1er septembre 1995.

[5] “The clear consensus of this meeting was that short-acting nifedipine should not be used in the general management of coronary artery disease and that, if a CCB was required, only the long-acting formulation should be used.”

[6] Ontario Superior Court of Justice, Leenen v. Canadian Broadcasting Corp. et al., 20 avril 2000.

[7] Par exemple, constituaient des faussetés : « Some medical and scientific experts have criticized the studies that say that the short-acting forms of CCBs may lead to increased patient deaths ». « [There are experts who believe] more research should be done before physicians begin prescribing the long-acting forms of CCBs… except as a last resort ». » « [Dr. Leenen has expressed opinions] as to the unreliability of studies questioning the safety of certain forms of CCBs ». « [It said that Health Canada] failed, initially, to provide any warnings about possible safety risks of CCBs […]. Later, after [Dr. Brill-Edwards] conducted her own review of CCBs and after the U.S. National Heart, Lung and Blood Institute published an advisory [Health Canada] convened an ad hoc committee ». « [Leenen has] written or signed a letter distributed by one of the manufacturers of CCBs […] downplaying the risks of CCBs by criticizing the validity and conclusions of studies […] ».

[8] L’introduction du reportage disait : « Trish Wood, with a disturbing investigation into secret files and the whistleblower who knows what’s inside them » et Wood poursuivait plus tard : « Hidden somewhere in these back rooms the tainted history of a drug that’s been swallowed by thousands of Canadians, a drug that may have caused a huge number of deaths ». Cachée dans ces dossiers, disait Wood, il y avait une « shocking 15-year old entry, an entry that had predicted the drug might be in trouble ». Le juge a écrit : « The fact is, and the CBC knew this […] these [Health Canada] files in no way revealed a « tainted history » or indeed any information that would have been of assistance to the ad hoc committee […] There were no shocking 15-year old entries in these files, as Dr. Brill-Edwards proclaimed ».

[9] MacDonald, op. cit.

[10] “This dissemination of such information to the public carries with it the strong potential to produce a harmful effect on the health of the Canadian population… The most common reason for failure to control blood pressure is the patient’s lack of adherence to therapy.”

[11] Court of Appeal of Ontario, C34272 (Leenen) et C33365 (Myers), 12 juin 2001.

[12] Lemay, M. INTOX, journalisme d’enquête, désinformation et « cover-up », Québec Amérique, 2022.